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                                                                  Pr Robert MOLIMARD
                                                Président de la Société de Tabacologie



En latin, communicare, c'est partager, mettre en commun (communis). Bien ambigu, ce terme de communication. Deux concepts bien différents, déjà chez Ciceron.

D'abord une communication-échange, partage, mise en commun d'intérêts. Chacun bénéficie des vues et de l'expérience des autres, au profit d'un intérêt commun. Les "vases communicants" en sont l'image la plus pure. C'est ce type de communication qui sied à une Société savante, où qui devrait y être la règle. Mais les véritable débats sont hélas de plus en plus absents des grands congrès, et l'on peut regretter les fructueux échanges de lettres où les savants des siècles passés se communiquaient leurs expériences..

L'autre communication est à sens unique, simplement informer, faire part. Un "communiqué". Elle n'apporte d'évidence rien de plus que la précédente. Au contraire, on parle, mais on n'écoute pas. On se prive d'une rétroaction, d'un "feed-back" correcteur d'erreurs, ouvrant de nouvelles voies. C'est un retour à la scolastique, aux arguments d'autorité : "Aristote a dit…, Galien a dit….". Mais surtout, niant l'autre, elle traduit un besoin de pouvoir dont elle est un instrument bien tentant.  Cet "esprit orgueilleux et intolérant qui n'accepte pas la contradiction" que fustigeait Claude Bernard expose à des dérives de type sectaire, manipulations de la vérité (armes de destruction massive), slogans simplificateurs définissant le Bien et le Mal, censure, voire dénonciation de traîtres et infidèles, à exclure ou éliminer.

Pour illustrer mes craintes à ce propos, je prendrai l'exemple de la Journée Mondiale Sans Tabac du 31 mai dernier. L'OMS avait choisi le thème "Tobacco and Poverty". Un riche débat s'annonçait. Les justifications d'un tel choix me semblaient particulièrement pertinentes. La pauvreté ne fait que croître dans le monde, comme l'écart entre pays riches et pauvres. Les compagnies tabagières voient dans les masses humaines sous-informées du tiers-monde l'avenir de leur marché. Mais la pauvreté augmente aussi dans les pays réputés riches. En France, le nombre de RMIstes s'est accru en 2003 de 4,9% (5,7 % pour les moins de 30 ans), et la fréquentation des Restaurants du Cœur de 10% cet hiver. Le seuil de pauvreté pour un ménage avec un enfant serait de 1135 euros par mois, et l'on compterait un million d'enfants pauvres. Or le tabagisme est un marqueur social. Plus on est pauvre, plus on fume. Une enquête dans mon service de l'Hôpital de Nanterre, construit pour accueillir les sans-abri de Paris, m'avait montré un taux de tabagisme dans cette population voisin de 100% [1]. L'explication facile est que comment démarrer sa journée quand on se réveille sous un pont par un petit matin frais, sans la chaleur et la stimulation d'une cigarette et d'un coup de rouge ? Mais un calcul rapide peut inverser la séquence. On est pauvre parce qu'on fume. Quand chaque adulte, dans un ménage où rentre un SMIC (1215 euros) tous les mois, fume un paquet de blondes par jour, c'est désormais une ponction financière de 3650 euros par an, soit trois mois de salaire uniquement pour le tabac...

La logique voudrait que cette pression économique pousse les pauvres à cesser de fumer. Mais plus on est pauvre, moins on est sensible aux messages de santé. Une enquête britannique, qui confirme que les plus grands consommateurs se trouvent dans le quartile des plus faibles revenus (les femmes monoparentales de ce groupe étant au niveau le plus élevé), démontre aussi que, contrairement aux groupes plus fortunés, la prévalence du tabagisme n'y a pas fléchi après les campagnes menées entre 1976 et 1990 [2].  Que font donc les pauvres pour continuer à fumer lorsque le prix des cigarettes augmente? Ils s'adaptent.

L'adaptation peut se faire de trois façons. 1.- Consacrer au tabac une part plus élevée du budget : c'est alors au dépens de l'alimentation, des vêtements, des soins, de l'éducation des enfants. Les effets néfastes sur la santé peuvent être considérables. Lorsqu'on commence à ne plus payer son loyer ou son électricité, l'expulsion menace entraînant la dislocation familiale. 2.- Diminuer les achats de tabac: fumer plus intensément en laissant des mégots plus courts [3], fumer des cigarettes roulées soi-même, dont le risque de cancers oro-pharyngés est plus élevé [4].  Y incorporer du tabac de mégots, des filtres usagés, des feuilles sèches diverses, fumer à plusieurs la même cigarette et autres comportements particulièrement nocifs [5]. Les ventes de tabac baissent, mais cela traduit pour une part une consommation plus dangereuse. 3.- Se fournir en contrebande, et favoriser ainsi toutes les formes de délinquance.

Aucune information, aucun débat préalable dans quelque media que ce soit sur ce thème d'intérêt majeur n'a précédé la Journée. J'ai été scandalisé de la voir annoncer en ces termes sous une rubrique "En bref" dans la revue "Sevrage Tabagique pratique" sponsorisée par Pfizer. "…c'est une question sur laquelle il est difficile de construire des actions concrètes de terrain. Aussi un certain nombre d'associations en manque d'imagination ont décidé de s'intéresser à d'autres axes de communication…et de célébrer en particulier les succès actuels de la lutte contre le tabagisme en France.".

Par un tour de passe-passe, on évacue le message de l'OMS. Une équipe de France 2 s'était rendue au SAMU social le jeudi 27 mai, préparant une émission qui devait être diffusée le 31. Des fumeurs déclaraient préférer ne pas manger plutôt que ne pas fumer. L'émission est passée en moins d'une minute au journal du vendredi 28, à l'heure où ceux qu'elle aurait pu émouvoir étaient sur la route du week-end de Pentecôte. Toute la journée du 31, sur toutes les chaînes, on s'est extasié sur la diminution des ventes, on a déploré le triste sort des buralistes qu'un élan de générosité a sauvés, vilipendé l'industrie tabagière. On s'est indigné qu'elle exploite la pauvreté du tiers-monde. Il est vrai que, chez nous nous n'avons pas de pauvres, simplement des "précaires". On a annoncé qu'on règlerait leur problème en leur distribuant des patches gratuits. Cela donne bonne conscience et c'est bon pour l'industrie du médicament.  A aucun moment n'a été évoquée la question qu'ils soient les premières victimes d'une politique puritaine dont on n'a pas évalué le poids relatif des bénéfices et des effets pervers . On se glorifie de succès, quand sont passés sous silence les résultats alarmants des enquêtes réalisées dans toute l'Europe à la demande de la Commission Européenne. Que l'INPES trouve en 2003 une prévalence de 30,4% chez les plus de 15 ans, quand l'Eurobarometer note entre 1995 et 2002 une augmentation de 37,5% à 44% mériterait qu'on se pose des questions sur les raisons méthodologiques de telles discordances, plutôt que ne garder et diffuser que ce qui conforte une politique. Je laisse juge du type de communication sur le tabac et le tabagisme actuellement en œuvre dans notre pays. [6]

1.- Molimard R, Le Guilloux F, Poullaouec D : Dépendances chez les malades hospitalisés. Sem.Hôp.Paris (1992) 68 : 1314-6.
2.- Molimard R, Amrioui F, Martin C, Carles P : Poids des mégots et contraintes économiques. Presse Méd. (1994) 23 : 824-6.
3.- Alan Marsh & Stephen McKay, Poor Smokers, London: Policy Studies Institute, 1994
4.- De Stefani E, Oreggia F, Rivero S, Fierro : Hand-rolled cigarette smoking and risk of cancer of the mouth, pharynx, and larynx.Cancer 1992 Aug 1;70(3):679-82
5.- Aloot CB, Vredevoe DL, Brecht ML : Evalutation of high-risk smoking practices used by the homeless. Cancer Nursing 1993; 16 : 1202-3
6.- Special Eurobarometer 183/ Wave 58.2. Smoking and the environment: actions and attitudes. European Opinion Research Group EEIG. Nov 2003. 55 pages

Communication et tabagisme.